LA LAME DU RIVAL

« Je m'approchais d'un fin rectangle métallique gravé,
posé sur un petit chevalet de bois verni qui semblait fait sur mesure
pour supporter ce bout de métal noir et le mettre en valeur.
C'est ce qui reste de la lame du rival, me dit-on. »
(Extrait du journal intime du diplomate)
La plus vieille antiquité du monde est un bout de lame d'épée posée sur un présentoir en bois. Le présentoir de bois sculpté, bien plus récent que la lame, devait être à l'origine laqué, il n'a gardé de son ancienne couche protectrice que quelques écailles. Il a dû, si l'on s'en tient à l'histoire qui suit, exister trois autres bouts de la même épée, présentés à l'identique. A l'exact milieu de chacun des quatre fragments de l'épée brisée fut gravé un curieux idéogramme.
Lorsque je vis cette relique, son propriétaire d'alors me dit :
– «Ces quatre fragments de métal devaient représenter, au moins pour chacun des quatre premiers hommes qui les gardèrent, un souvenir taiseux d'un épisode dramatique, et, symboliquement, la fin de l'arme, de toute arme, le refus passé, présent et à venir de son usage. Si toutes les armes pouvaient être réduites à cela : décomposées en quatre parts, dispersées aux quatre vents, démantelées, ainsi posées sur des présentoirs, se faisant des vieilleries inutiles, obsolètes, périmées, ataviques... »
L'homme était diplomate, une guerre se préparait dans son pays, qu'il ne pourrait pas éviter. Quelques mois plus tard j'appris sans surprise son suicide ; la guerre faisait rage dans son pays.
Je me souvins ce qu'il m'avait dit alors de ce bout de lame d'épée :
– « Sur chacun des quatre morceaux de l'épée, après qu'elle fut brisée, fut gravé un idéogramme. Les quatre idéogrammes réunis formaient approximativement cette phrase : En souvenir de ce frère qui a trahi mais que l'on a pardonné. Cette relique, comme vous dites, a une histoire admirable, exquise dirais-je même, peut-être n'est-ce qu'une invention fantaisiste... N'importe, voici l'histoire :
Il y a de cela plusieurs siècles la Chine était partagée en provinces aussi belliqueuses les unes que les autres. Sans doute était-ce sous le règne des Zhou, précisément à l'époque où les conscriptions allaient être mises en place et bouleverser la vie du commun : les guerres ne concernaient encore que des soldats par vocation ou des mercenaires, mais bientôt des centaines de vies seraient sacrifiées aux caprices belliqueux de seigneurs avides de pouvoir. Les seigneurs, pour étendre pouvoirs et frontières, rivalisaient de vitalité et d'ingéniosité. La force et la ruse de leurs sujets leur étaient un bien précieux. Aussi, quand un homme, quelles que soient ses origines, son caractère, ses manières, faisait la preuve de sa fidélité à un seigneur en se jouant de ses ennemis, il était cité en exemple à tous et favorisé dans tous ses desseins. Il en fut ainsi pour un nommé Wuhan Xiang de la province de Hei-sin : Il avait poussé la maîtrise du combat à l'épée si loin, si haut, que c'en était devenu un art. Or sa générosité le mit au service du seigneur de sa province, qui lui paraissait juste. A vrai dire, il était fidèle à la terre où il était né, et, fut-elle sous la tutelle d'un fou, sans doute est-ce elle qu'il aurait défendue. Il avait déclaré dans son âge mûr que nul au monde ne pourrait le surpasser dans le maniement de l'épée. Il est vrai que pendant douze ans, chaque jour, absolument chaque jour, il s'exerça douze heures durant. Des curieux affluèrent au fil du temps, de loin parfois, pour voir cet acharné ; Quand il fit la déclaration qu'il ne serait vaincu par aucun rival tous ceux qui l'avaient vu ne serait-ce que quelques heures à l'exercice n'eurent aucun doute quant à la véracité de son propos. Le seigneur de Hei-sin, fort de ce prodige, proposa – envoyant à ces fins ses messagers les plus rapides au-delà de toutes ses frontières – une série de combats singuliers aux meilleurs hommes en armes des provinces environnantes. Il leur proposa en outre de convenir que si aucune d'elles ne portait en son sein de combattant plus valeureux que Wuhan Xiang les frontières n'auraient pas lieu de bouger tant qu'il ne montrerait pas de signe de faiblesse. Le seigneur avait préalablement eu l'habileté de laisser entendre partout qu'en sa province un cinquième des hommes de la génération de son représentant était rien moins que de niveau égal sinon meilleur. Aussi quand Wuhan Xiang, alors dans la pleine force de l'âge, réfléchi et expérimenté, affronta effectivement, en une suite ininterrompue de combats singuliers, l'élite martiale de tous les pays voisins, dominant chaque adversaire avec une facilité humiliante, la paix promettait de faire pour longtemps son foyer en sa province. Et, de fait, elle dura bien vingt belles années. Durant tout ce temps, il enseigna volontiers les rudiments et subtilités de son art, conscient de préparer ainsi une continuation durable à la paix.
Il eut une ribambelle de gosses dans les pieds toutes ces années, de toutes conditions, qui grandirent puis s'éloignèrent, fiers de pouvoir en remontrer, par les talents qu'ils avaient acquis auprès de lui, à bon nombre des hommes en armes qu'ils croisaient.
Hors des frontières de la province, la crainte constante d'une invasion était le lot de tous. Les frontaliers ne pouvaient concevoir que tant de démonstrations de force ne présagent d'une guerre de conquête imminente, d'autant plus imminente que les années passaient et que la menace restait en suspension. Ceux qui craignaient les hommes de la province de Hei-sin et plus encore les disciples reconnus ou présumés du renommé Wuhan Xiang – dont le nom avait effacé dans les discours celui de l'autorité réelle de la province – ne pouvaient savoir que l'enseignement de Wuhan Xiang n'était pas seulement martial mais aussi éthique, si ce n'était philosophique. En une forme moins lourde dans son expression que notre langue le laisse paraître, le maître d'armes disait constamment : « Celui qui est le plus fort n'a pas à user de sa force. » Il était d'autant moins belliqueux qu'il avait réalisé, lors des combats singuliers qui lui amenèrent tant de disciples, combien sa préparation avait été excessive et ses défenses disproportionnées aux attaques de ses adversaires. Le maître avait confié ceci à ses disciples favoris : « Mon ennemi… je l'imaginai plus grand… plus terrible… Je ne me serais pas entraîné si dur si je n'avais pas tant cherché dans mon imagination à apercevoir le visage de cauchemar de mon redoutable ennemi ; si j'avais su qu'il était tel qu'il est : humain, juste humain, et, comme moi, apeuré mais déterminé à se défendre. Et de me voir à mon tour son terrible ennemi, trop fort pour qu'il ne surmonte mon attaque, me remplit d'effroi. Après coup, il m'a semblé que le monstrueux ennemi que je redoutais c'était moi-même…»
Une province avoisinante, le Xuchang, vint à être dominée par un seigneur jeune et plein d'allant qui ne trouva rien de mieux pour résoudre les problèmes agraires rencontrés par ses sujets sur son territoire aride que de les inciter à aller cultiver une terre meilleure plus à l'est ; or, à l'est était la province de Hei-sin.
Un vieux paysan de la province de Hei-sin fut injustement dépossédé de ses biens par de nouveaux arrivants ; le prétexte fut que le vieil homme n'avait plus assez de force pour tirer partie au mieux des ressources de son lopin de terre. Les nouveaux arrivants furent lapidés par les familles qui durent recueillir le vieillard. Les familles qui se rendirent coupables de cette lapidation furent égorgées par de nouveaux arrivants décidés à venger leurs prédécesseurs. Ces nouveaux arrivants furent assassinés par une horde de mercenaires. Les mercenaires furent décimés par des soldats, dûment envoyés du Xuchang par leur seigneur. Ainsi, les disciples de Wuhan Xiang, défenseur de la province de Hei-sin, en vinrent à devoir donner une preuve de leur force et de leur détermination à défendre leur terre, à l'instar de leur maître, et mirent allègrement en déroute les soldats envoyés du Xuchang.
La guerre était de nouveau ouverte.
Pour comprendre les néfastes implications futures de ces évènements il est nécessaire de préciser de quelle sorte d'hommes se composait l'école martiale du maître Wuhan Xiang. Ils étaient peu nombreux, bien entraînés, mais surtout parfaitement organisés : l'expérience et le nombre des années d'entraînement autant que la valeur de chacun et ses qualités particulières avaient été mises à profit pour que leur première véritable mission guerrière soit un succès. L'un d'eux avait infiltré l'ennemi et supprimé les meneurs au moment opportun. Un autre, brillant bretteur – quoique le mot ne soit pas encore approprié pour l'époque, glaives, sabres, épées étaient encore rares et leurs poids et formes ne se prêtaient guère à des exercices de dextérité – s'était affronté seul aux plus expérimentés. Un autre encore s'était occupé de faire fuir ou de mettre hors d'état de nuire les moins valeureux de leurs adversaires. Si vous avez été attentif, vous constatez avec moi qu'ils furent pour accomplir cette mission au nombre de trois seulement, bien que le nombre des disciples de Wuhan Xiang ait atteint au fil des ans la centaine.
L'esprit du maître avait encore triomphé : plutôt que d'envoyer un attroupement d'hommes il avait décidé une fois de plus d'impressionner l'adversité par un fait d'arme surprenant et décisif qui ne coûta la vie d'aucun de ses hommes. A la frontière du Hei-sin et du Xuchang la nouvelle que seul trois de ses disciples avaient chassé les soldats du seigneur du Xuchang donna à croire une fois de plus que les hommes de la province de Hei-sin étaient d'une force et d'une habileté hors du commun.
A dire vrai, encore une fois, hormis les trois hommes en question, la population de la province se composait d'hommes et de femmes sans qualités plus extraordinaires qu'ailleurs, quoiqu'en disent les hommes saouls à leur femme pour se prémunir de quelque réprimande quand ils rentraient tard chez eux défaits et coupables.
C'est de ces trois hommes, dont le maître avait fait ses disciples les plus honorés, qu'il me faut parler maintenant. Deux étaient jumeaux, ils se nommaient Tan Peï et Phan Jïn, le troisième était leur meilleur ami, son nom était Thei ; presque trois frères en somme. Mettons-les en scène dans le cadre des liesses du solstice d'été qui suivirent leur exploit : comme il fut satisfaisant pour tous de les voir s'amuser au soir du théâtre de Hei-sin…
Il était de coutume, une fois l'an, de célébrer le pas grandissant que prenait la lumière du jour sur la nuit, quand les jours s'accroissaient si bellement. On disait que le soleil complotait au fil de l'année alternativement avec la nuit puis avec le jour, ce qui expliquait que les jours d'hiver fussent courts et les jours d'été longs. Et qui sait si un jour ce ne serait pas l'inverse ? On se plaisait à envisager – les jours d'hiver lumineux ou les jours d'été pluvieux – que le soleil manigançait une nouvelle alliance.
Le théâtre de Hei-sin fut cette année-là plus spectaculaire que jamais.
Ce théâtre de Hei-sin n'est pas à proprement parler à rapprocher de notre théâtre contemporain, moins encore du théâtre grec antique, c'était une sorte de mélange de commedia dell'arte et de kabuki. La ressemblance avec le premier tenait à ce que les faits et gestes des personnages stéréotypés étaient convenus et codifiés. La similitude avec le kabuki tenait à ce que les personnages endossaient des costumes, se maquillaient et portaient des coiffes : son expression était plus libre, plus vive, faisant appel à l'improvisation. Les comédiens étaient plutôt des mimes, dont le jeu d'expression était strictement déterminé par le choix des personnages à interpréter.
Dans le théâtre de Hei-sin trois personnages – le jovial, le nocturne et le radieux – incarnaient respectivement le jour, la nuit et le soleil. Au solstice d'été les jumeaux et Thei avaient tenu à incarner, comme beaucoup d'autres jeunes gens, les trois personnages du théâtre de Hei-sin. Le jour et la nuit étaient incarnés par deux hommes de force égale qui se battent pour imposer leur vision du monde ; ils sont deux rivaux que tout oppose : le Nocturne, de noir vêtu et portant une haute toque de velours noir cylindrique, et le radieux, portant casque d'or en forme de demi-sphère parfaite, tintant de grelots régulièrement répartis autour du demi-cercle, vêtu de beige. Un troisième terme leur est adjoint : le Feu, ou le Rouge, qui est tour à tour instigateur de discorde et de réconciliation ; Il est habillé de rouge et coiffé d'un chapeau trapézoïdal pourpre.
Le théâtre de Hei-sin consistait en un théâtre de rue se portant de maison en maison et y faisant une intrusion suivie d'une improvisation rapide et spectaculaire qui ravissait les spectateurs à proportion que la scène était inattendue. Les jumeaux avaient, avec Thei, tenu les rôles l'un du Nocturne (ou de l'obscur Nocte) l'autre du Resplendissant ou Radieux (Weichikebei le jovial) ; Thei était le Feu, celui qui crée la discorde ou réconcilie, celui qui manipule, rend coléreux ou chaleureux. Il était si original de voir un Resplendissant et un Nocturne incarnés par des jumeaux, exactement équivalents et identiques, si l'on excepte les costumes, les jeux d'expression et caractères convenus différents, que le soir où ces trois là parcoururent les rues de Hei-sin enchapeautés ils n'eurent à la fin plus aucune porte à franchir pour se donner en spectacle. Les mines silencieuses qu'ils faisaient, figés sur les pas de porte, puis les improvisations incongrues et vivantes qu'ils donnaient enchantèrent les spectateurs. Leur performance fut si spectaculaire que le bouche à oreille fit sortir les gens dans les rues et qu'une foule dense les suivit même un moment pour ne rien perdre de leur manège, et ce jusqu'à ce que la nuit avancée n'arrache à chacun sa vigilance et que les trois enchapeautés ne décident de rentrer se coucher. On eut cru que les disputes étaient vraies, et les réconciliations sincères et chaleureuses. L'ambivalence était telle qu'on n'osait plus rire quand le Nocturne et le Resplendissant feignaient de se battre. C'est qu'ils se cognaient réellement dessus, mais ils se donnaient l'accolade la larme à l'œil l'instant d'après. Seul Thei savait que la dispute était vraie et quelle en était la cause.
Le seigneur de Hei-sin, fort de cette victoire sur la province de Xuchang, projetait de lancer contre elle une véritable guerre de conquête. Quoique n'ayant pas le pouvoir de le faire, Phan Jïn s'opposait à cette décision, tandis que son frère acceptait le fait comme un défi de plus, se refusant à voir les conséquences malheureuses qu'entraînerait cette action. Tan Peï disait, par jeu à la manière de son maître : « Si l'homme le plus fort du monde refuse de se servir de sa force, qui saura qu'il est le plus fort ? », et encore : « Voyons Phan Jïn, pourquoi faire l'économie de nos forces ? Ne pas user de nos talents c'est les gâcher ! », et encore : « Phan Jïn, je te connais : si tu pouvais rentrer dans un trou de taupe pour que personne ne pose ses yeux sur toi tu le ferais. Quand cesseras-tu d'imposer des restrictions et des limitations à tes réalisations personnelles ? A quoi penses-tu aboutir : est-ce que tu veux te rendre égal au plus faible ? Est-ce que tu crois que c'est ainsi que tu peux aider le plus faible ? Le plus faible n'a que faire de ta compassion et de ton humilité, ce qui lui importe c'est ce que tu peux pour lui : En l'occurrence prendre sa défense. Ce n'est pas contrôler ta force qui importe, c'est en user justement ! »
Phan Jïn taisait qu'il avait trop de remords à avoir sympathisé avec l'ennemi pour le trahir ensuite. Il regrettait amèrement que cette mission lui eût été confiée, et regrettait plus encore de l'avoir acceptée. Il savait, pour l'avoir rencontré, que les intentions du seigneur du Xuchang n'étaient pas belliqueuses, tandis que celles de son seigneur le devenaient. D'autres choses troublaient Phan Jïn, dont lui seul avait connaissance. Le maître Wuhan Xiang n'avait eu de cesse toutes ces années d'initier chacun de ses disciples du mieux qu'il avait pu, mais il semblait à Phan Jïn que le maître avait toujours eu une préférence pour son frère, Tan Peï.
A tous les exercices que le maître leur avait prescrits les deux jumeaux avaient tous deux excellés à force de constance. Mais si Phan Jïn avait acquis une maîtrise indiscutable, froide et raisonnée, c'est toujours à Tan Peï, exubérant et impressionnant à force d'effets, que le maître demandait de faire la démonstration de son talent et de sa dextérité. Cependant le maître n'était pas dupe, il savait que Phan Jïn était aussi brillant que Tan Peï, mais Tan Peï n'aurait pas été si doué s'il ne lui avait porté autant d'attention, alors que Phan Jïn paraissait sans faille, au point que parfois le maître négligeait de l'encourager.
Il existait une très vieille légende dont on disait qu'elle réussissait parfois à dissiper les jalousies naissantes quand on les sentait poindre dans une fratrie. Le maître jugea utile de la leur raconter à chaque fois que Phan Jïn restait trop longtemps silencieux et taciturne.
Cette légende racontait qu'en un temps où l'homme n'avait pas encore épuisé les ressources de la magie du monde, deux frères, tous deux valeureux guerriers, furent amenés à s'affronter en un duel mortel, sur la plus haute colline de leur pays, sous le regard de la communauté venue assister au combat rituel. Quand les forces de leurs épées magiques furent libérées, on vit s'affronter dans le ciel en même temps qu'eux deux monstres gigantesques. Et quand l'un des frères tua l'autre, le monstre libéré par son épée rugit terriblement, son cri secouant le monde jusque dans ses tréfonds, sûr de sa victoire imminente non seulement sur l'autre monstre mais aussi sur la population venue soutenir le champion qui venait de perdre. C'est alors que le vainqueur du combat, fou de rage contre lui-même d'avoir sacrifié son propre frère à la cause collective, se donna la mort avec l'épée de son frère, afin d'effacer cette injustice. Au même instant, tandis qu'agrippés l'un à l'autre, les deux monstres déchaînés dans le ciel se déchiraient, se griffaient, se mordaient, ils se fossilisèrent soudain, pour former bientôt un satellite à la terre, que l'on appelle maintenant la lune.
Le maître disait détenir la preuve que cette histoire n'était pas qu'une légende, il ne dit jamais quelle était cette preuve.
Tan Peï s'amusait beaucoup de cette histoire : « La lame du rival ! Bah ! mon seul rival, c'est celui que ma compagne accepterait dans sa couche à ma place. Le braquemart du rival, ah ! ah ! ah ! Je prie pour qu'il n'existe pas ou que ce soit mon double exact ! En somme c'est toi, Phan Jïn ! »
Au lendemain du soir du théâtre de Hei-sin, Phan Jïn avait disparu. On ne le revit plus.
Le maître, altéré dans sa santé et son moral depuis le départ de Phan Jïn, fit part à son entourage d'un rêve troublant, que j'appellerai a posteriori rêve de la conscription. Il vit un grand nombre d'hommes réunis dans une vaste cour, foulant du pied les feuilles mortes de la saison d'automne dans la pauvre lumière blafarde du matin. Il y avait parmi eux des bossus. Tous étaient inquiets, ils redoutaient quelque chose… pourtant, forts de leur nombre, c'est eux, tous ensemble, qui paraissaient redoutables. Ce rêve lui donna beaucoup à penser. Il fut bientôt persuadé que ce serait une belle chose que de voir une génération d'hommes se lever d'un commun accord pour se défendre, unis face à l'adversité. Il rêvait, éveillé cette fois, non d'une élite mais d'un groupe où il serait offert à chacun de devenir le héros que ses seules capacités ne lui auraient pas permis d'être.
Quand le seigneur de Hei-sin ordonna, sur les conseils du maître Wuhan Xiang, d'imposer la première conscription aux jeunes hommes de sa province et de les préparer activement à une guerre qui mettrait fin aux harcèlements du Xuchang, Thei regretta de n'avoir pas suivi Phan Jïn. Les meilleurs disciples du maître firent office d'instructeurs auprès des jeunes recrues. Un matin d'automne, le maître pu croire à une réminiscence quand il vit assemblé devant lui par ses lieutenants un nombre si impressionnant d'hommes qu'il lui parut évident que le moment était venu d'avancer vers le Xuchang.
Les populations civiles du Xuchang furent chassées vers l'ouest, affamées et démunies, tandis que les fils des paysans de Hei-sin, ceux là même qui menaient cette guerre s'appropriaient par avance ces terres nouvellement conquises.
Le seigneur de Hei-sin se glorifiait de cette victoire, quant au maître Wuhan Xiang, il préférait compter les lieues parcourues par son armée que les morts dans ses propres rangs. D'âpres combats sporadiques contre des soldats expérimentés et de redoutables mercenaires à la solde du seigneur du Xuchang réduisaient régulièrement le nombre de ses conscrits.
Un messager apporta au seigneur de Hei-sin une invitation qu'il ne pouvait manquer d'honorer : il lui était proposé, exactement comme il l'avait fait lui-même vingt ans auparavant, d'envoyer un champion se mesurer à celui du Xuchang. Il eut l'extrême présomption d'accepter le défi et promit le rétablissement des frontières originales en cas d'échec de son représentant.
Le maître était trop vieux maintenant pour prendre le risque de se mesurer à un combattant probablement jeune, vigoureux, vif, et aguerri à son enseignement par le truchement d'un ancien disciple dissident ou opportuniste. Le choix d'un nouveau champion pour Hei-sin fut facile : Tan Peï était son plus brillant disciple, le plus aguerri de tous, quoique son moral ne soit pas au plus haut depuis la disparition de son frère.
La rencontre eut lieu sur le territoire qui avait été la cause première du conflit, à l'est de la province de Hei-sin. Parmi le public se trouvait Wuhan Xiang et ses lieutenants. Le seigneur du Xuchang eut le grand courage de venir assister son champion lui-même, entouré de sa garde personnelle.
Quand Tan Peï s'avança au milieu de la cour où il allait combattre il fut acclamé par la foule présente. A l'inverse, l'arrivée de son adversaire fut huée. On se moqua aussi de ce que son visage était masqué par un foulard noir qui laissait à peine apercevoir ses yeux. Le maître ne doutait pas que le combat serait bref, sans aucun doute Tan Peï aurait le dessus. Le combat commença, après quelques gestes courtois de présentation des armes et quelques moulinets intempestifs de Tan Peï, effets parfaitement inutiles qu'il effectuait pour la seule beauté du geste. L'inconnu se défendait avec une assurance remarquable. Les minutes passaient et toutes les bottes de Tan Peï étaient bloquées par de judicieuses et vives parades. Quelque chose dans l'attitude de Tan Peï inquiéta le maître, il se comportait bientôt avec plus de négligence dans ses défenses que s'il s'était trouvé à l'entraînement, or sa vie était en jeu. Il tenta de démasquer le visage de son adversaire à plusieurs reprises, se découvrant chaque fois imprudemment. Le maître profita d'un moment où les duellistes s'étaient écartés l'un de l'autre pour souffler : il se mit debout un instant et cria de sa place une réprimande à l'adresse de son disciple. Tan Peï redoubla de fougue et de rapidité, mais l'adversaire se défendait toujours aussi bien et parait à tous les coups. Puis il apparut que l'adversaire prenait plus d'initiative et contraignait Tan Peï à se contorsionner en tous sens pour échapper à ses coups d'épée. Enfin, à la surprise de tous, l'adversaire fit voler l'épée de Tan Peï et pointa la sienne sur son cou, mais il lui fit grâce, baissant son arme. Tan Peï, enragé, se rua sur son épée, gisant à quelques mètres sur la terre poussiéreuse, et revint à la charge avec hargne. L'adversaire était d'une assurance et d'un calme effrayants, que le maître craignait de reconnaître. L'emportement de Tan Peï, au lieu de lui servir, lui fut fatal : il désarma à son tour son adversaire et se précipita sur lui épée en avant, mais l'adversaire lui bloqua le bras et l'envoya à terre. Tan Peï ne se releva pas : son abdomen saignait abondamment sur sa propre épée.
Alors l'assistance entière se leva. Le maître était désemparé. Thei se précipita vers son ami à terre en hurlant. Il allait dégainer son épée pour venger son ami quand l'adversaire découvrit son visage : c'était Phan Jïn. Depuis quelques minutes déjà le maître l'avait compris et s'en désolait.
Thei s'adressa d'une voix sourde et basse à Phan Jïn : « Phan Jïn ? ! Mais comment as-tu pu ? Tu étais contre cette guerre, mais comment as-tu pu affronter ton propre frère ? Le maître répétait souvent à Tan Peï que quand, d'entre deux jumeaux, l'un des deux meurt, celui qui reste en vie prend les forces et les dons de celui qui disparaît… mais depuis que tu as disparu ton frère n'était plus que l'ombre de lui-même, je crois au contraire qu'il est mort vivant pour toi qu'il croyait mort aussi…te croyant mort, il aspirait à l'être aussi… comment as-tu pu, Phan Jïn ? »
Phan Jïn parla, atone : « Te souviens-tu, Thei, la légende de la lame du rival ? Ce n'est plus une légende maintenant. Je la vis, maintenant. » Thei écoutait, consterné, ce que Phan Jïn lui disait comme en rêve, tandis que la foule saturait l'espace de son brouhaha étonné ou incompréhensif :
« Aujourd'hui, j'ai vaincu mon ennemi. Nous sommes montés sur la colline, avons sorti nos épées et accompli les rituels d'usage devant précéder le combat. J'ai tué en combat singulier mon ennemi et j'entends la clameur de mon peuple pour qui je l'ai vaincu. Pourtant je suis amer. Mon ennemi était mon frère. »
« Si l'un de nous deux tombe, l'autre tiendra pour deux, disions-nous, te souviens-tu Thei ? Si l'un de nous deux tombe, l'autre tiendra pour deux… Mais tenir quoi ? Face à qui ? A quoi bon ? Tenir une arme ? Pour tuer, encore et encore ? La mort est insupportable, Thei… Je suis plein d'un remord insupportable pour ce que j'ai fait déjà, sur quoi je ne peux revenir, Tan Peï mort par ma main, les hommes du Xuchang que j'ai trahi et tué… Mon frère, mon alter ego… Qui pouvait mieux l'incarner que mon frère jumeau, mon double exact ? En sorte, que j'ai gagné ou non n'a aucune importance, en le perdant je me suis perdu moi-même. Puisqu'il est mort, je dois l'être aussi. La mort n'est insupportable que pour les vivants… » Ce furent ses dernières paroles, Phan Jïn s'ouvrit le ventre avec son épée. Thei fut impuissant à l'en empêcher, tout se passa trop vite. Chacun repartit désemparé. La guerre se poursuivit, ignoble, inhumaine.
Rares furent ceux qui pensèrent que Phan Jïn avait pris le parti le plus honorable et le plus juste. Phan Jïn devint synonyme d e traître , Tan Peï devint le loyal . Quant à Thei, il se suicida dans l'année, se tenant pour responsable de n'avoir pas su réconcilier les deux frères, peut-être aussi parce que d'une certaine manière il était leur frère aussi et se devait de les rejoindre.
On parla longtemps encore, très longtemps, de ce triste événement. La légende selon laquelle la lune serait le fruit d'un combat mythique entre deux puissants guerriers fut associée à ce nouveau duel fratricide, mais c'est une autre histoire…
Après un silence le diplomate ajouta : – « Le poids de ces vivants s'est depuis longtemps fondu au poids de la terre, ils ne sont plus. Et pourtant, en ma mémoire, ils sont là, si vivants, si pesants, flambants, éclatants, magnifiques, filants sur leurs montures…»
Il n'est pas difficile de voir que le diplomate s'identifiait à Thei, le suicidé, incapable de raccommoder les deux morceaux d'un tissu déchiré, et qu'il assimilait Tan Peï le loyal et Phan Jïn le traître respectivement à son pays belliqueux et au pays frontalier subissant l'agression du sien. Longtemps je me demandais : quelle est la source véritable de cette histoire ? Est-ce une anecdote historique? Une fable ? Est-ce le diplomate lui-même qui l'a inventée pour illustrer ses conflits intérieurs ? Il n'est rien que l'on sache mieux que ce que l'on invente.
Il y a une chose qu'il me faut dénoncer : le rêve de la conscription : solution de redistribution de l'héroïsme à grande échelle, pour que chacun soit le héros, tous au lieu d'un seul. Rêve qui se révèlera dans l'avenir le cauchemar de Verdun et autres guerres d'Algérie, du Vietnam, de Yougoslavie, ces saloperies que l'on fait accepter aux populations par des justifications mensongères et malhonnêtes. Tous ces monuments aux morts érigés, comme autant de promesses à ceux qui sont tombés ou vont tomber qu'on n'oubliera pas leur nom, seule manière pour eux, les anonymes, de voir leur nom inscrit quelque part en petit sur le livre de la grande histoire : ils n'auront rien fait de spécial, simplement ils seront tombés « au champ d'honneur » pour une cause qu'ils auront cru honorable. Quant à moi, je ne veux pas de ce titre de héros, je ne veux pas tomber sur un champ de bataille. Si je dois laisser mon nom, ce sera en étant érigé droit et digne sur un socle de pierre avec la mention créateur, et non tueur, assassin parmi d'autres. D'autres que moi aujourd'hui se foutent pas mal d'être des héros et de soigner leur image, ils ne sont pas dupes, ils veulent être eux-mêmes, pas un autre qui tombe connement pour une cause qui n'est pas la sienne propre, et c'est tant mieux.
Concernant les trois chapeautés ou Enchapeautés du théâtre de Hei-sin : après quelques recherches, j'ai observé deux variantes de ce théâtre de Hei-sin méconnu dont parle le diplomate. Dans la première les trois personnages sont, comme dans l'histoire du diplomate, des représentants du jour, de la nuit et du soleil. Dans la seconde, les trois personnages représentent plutôt la mélancolie, le désir et la vanité ; cette dernière version, plus complexe dans sa symbolique, est sans doute ultérieure à la première. Dans la première les trois personnages sont : le Jour fade et sans caractère, pâle, la Nuit noire au caractère marqué, fort, le Soleil ne supportant aucun des deux interlocuteurs précédents à leur extrême, condamné à tâcher de les transformer chacun tour à tour sans succès, transformant les jours pâles en journées radieuses où les ombres portées et projetées donnent du caractère à la scène ou métamorphosant la nuit noire en une aube moins obscure et inquiétante. Une couleur dominante est associée à chacun des trois termes, le blanc au jour, le noir à la nuit, et le rouge au soleil. Sans doute est-ce de la symbolique de ces trois couleurs que dériva la seconde version du théâtre de Hei-sin, où les trois termes deviennent la mélancolie, associée au noir (négation de toute couleur), le désir, associé au rouge (couleur vive, chaude), et la vanité, associée au blanc (couleur sans ton propre, ne faisant qu'appeler et promettre les autres). Une autre association est observée : la connaissance au mélancolique, l'ignorance au vaniteux, quant à la passion elle équivaut ou est la conséquence du désir. Pour tout dire, le théâtre de Hei-sin s'est perdu dans la nuit des temps et il est bien difficile de dire aujourd'hui avec certitude sous quelle forme exacte il s'est exprimé et développé : les costumes furent-ils toujours les mêmes ? Les jeux d'expression, les gestes et l'humeur des personnages étaient-ils toujours codifiés ? Les deux versions différentes ont peut-être coexistées, à moins que l'une n'ait chassé l'autre, ou bien les acteurs qui se sont succédés au fil des générations ont improvisé au point que l'idée originelle fut un jour méconnaissable et devint une variante obsolète.
Enfin, au commencement de l'histoire, j'ai dit de ce fragment de lame brisée qu'il s'agissait de la plus vieille antiquité du monde. Or, on trouve dans les musées et les collections privées des armes ou des fragments d'armes bien antérieurs à celle-ci : du moins ce serait le cas si ce fragment datait bien de la Chine des Zhou, soit de – 400 ans avant JC environ. La vraie fin de l'histoire, la voici : la datation au carbone 14 (celle à l'Uranium thorium ne pouvait s'appliquer à un objet que l'on croyait vieux de quelques dizaines de siècles à peine) me permet d'affirmer – une contre-expertise coûteuse dans un laboratoire anglais l'a confirmé – que ce fragment fut ouvragé entre – 17 000 et – 15 000 ans avant JC, soit plus de quinze millénaires avant que ce que l'on convient communément d'appeler l'âge de fer ne commence. La légende racontée par Wuhan Xiang n'en était donc pas une, et ce fragment n'est pas ce qui reste de l'épée du disciple Phan Jïn : c'était déjà une relique à cette époque, transmise ou retrouvée par je ne sais quel hasard. On peut penser que cet objet, une fois entre les mains de Wuhan Xiang détermina ou renforça sa vocation.
Montpellier, écrit en l'an 2000
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